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Histoire de la sainteté

Dans Revue du sanctuaire, Sanctuaire par Bruno Hébert c.s.v. le 11/06/2016

Un mot sur l’histoire de la sainteté, de la canonisation. Étymologiquement, le mot « canoniser » signifie « inscrire sur la liste » – ici, la liste des saints reconnue par l’Eglise, soit d’après une tradition bien établie, soit à la suite d’un long processus.

Il faut voir que tous les saints ne sont pas canonisés, qu’ils ne sont pas tous à canoniser non plus. La fête de la Toussaint est là pour rester. D’ailleurs, les autorités romaines ne considèrent pas tant le candidat « en lui-même » que dans son rapport à la marche du peuple fidèle. Autrement dit, l’aspect pastoral de la démarche est important.

Jeanne d'ArcLa canonisation a pour but de fournir aux croyants des modèles stimulants, qui sont en même temps de puissants intercesseurs auprès de Dieu.

Il ne faut donc pas s’étonner du poids de la voix populaire quand vient le temps, en haut lieu, d’ouvrir un dossier. Quel intérêt y aurait-il à canoniser un saint dont la vie, si éminente soit-elle, n’inspirerait personne?

Au temps des apôtres, on tenait pour saints tous les fidèles morts en bons chrétiens. Comme ils étaient sauvés, ils pouvaient intercéder auprès de Dieu en faveur des vivants. D’où l’attachement qu’on leur vouait.

Puis les chrétiens morts martyrs ont fait l’objet d’un culte plus explicite, car on les savait d’autant plus près de Dieu qu’« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

Vint ensuite le tour des « confesseurs », ces témoins du Christ tout à fait hors du commun, bien qu’épargnés des affres du martyre. C’est, en quelque sorte, « par acclamation », effet du rayonnement de leur vie, qu’ils étaient couronnés. Antoine du désert (S. Antoine Abbé 251-356), fondateur de la vie érémitique, a été en son temps le premier sanctifié sans avoir connu le martyre.

Le culte rendu aux bienheureux foisonna durant le premier millénaire sans qu’on sente le besoin de l’estampille romaine. Par contre, vint un temps où certains événements poussèrent le Saint-Père à mettre de l’ordre dans cette « circulation des élites ».

Ne fallait-il pas contrer les emballements de la faveur populaire mue parfois par des mobiles contestables : le goût du merveilleux, par exemple, la recherche du prestige, les raisons d’ordre économique, politique, familial, etc.

Un pape dut intervenir un jour au décès d’un monarque adulé par son peuple. La foule ne tarda pas à en faire un saint « vox populi, vox Dei », jusqu’au moment où l’on apprit que le malheureux était mort en état d’ébriété.

Le premier saint validé par Rome fut l’évêque Ulric d’Augsbourg sous le pape Jean XV en 993. Les procès en bonne et due forme n’apparurent toutefois qu’au XIIIe siècle et les règles à suivre ont connu bon nombre de retouches au cours des siècles. Chemin faisant, il a bien fallu reconnaître que la sensibilité aux divers types de sainteté variait d’une époque à l’autre.

On peut dire, par exemple, que la statue de saint Vincent de Paul (1581-1660), imaginée chez nous par le sculpteur Louis Jobin, reflète davantage la dévotion du Canada français du XIXe siècle que celle de l’austère France catholique du temps de Richelieu.

Le buste de Catherine de Sienne (1347-1380) conservé au palais des Papes à Avignon, prête au visage de la grande mystique beaucoup l’insolence, à croire que le sculpteur tolérait mal la venue de la sainte à Avignon incitant Grégoire XI à revenir à Rome.

S’intéresser à la vie des saints, c’est ouvrir sa fenêtre sur l’infinie diversité de la dramatique humaine à travers le temps, c’est aussi s’exposer à devenir témoin du meilleur de l’homme comme du pire.

S’il a fallu à peine quelques décennies au Vatican pour canoniser Thérèse de Lisieux et Padre Pio, cinq siècles ont été nécessaires pour élucider l’éblouissante et fatidique carrière de Jeanne d’Arc morte en 1431, mais canonisée en 1920 seulement.

À noter que la vie publique de Jeanne d’Arc n’a duré que deux ans – un an de campagnes militaires et un an de captivité. Parce que son image hautement symbolique a servi, au gré des circonstances, autant les intérêts des pouvoirs que des contre-pouvoirs, il n’est pas étonnant que la canonisation ait été retardée à moult reprises. Pourtant, le dossier de celle qu’on appelait « la Pucelle » (la Vierge) est un des plus francs et des plus complets qui soient.

En 1897, le tribunal de la béatification consacra, à l’étude historique de son incroyable périple, 122 sessions en neuf mois pour un rapport de 3,000 pages. Ce qui n’a pas empêché un éminent professeur du Collège de France de qualifier le procès de « prestement bâclé ».

Benoit XVI aimait illustrer son audience générale du mercredi de rappels de la vie des saints. C’est ce qu’il fit le 26 janvier 2011, consacrant sa catéchèse ce jour-là à sainte Jeanne d’Arc, la patronne des Français.

Ce qu’il admire le plus chez elle comme chez sainte Catherine de Sienne, dont il avait parlé dans une précédente catéchèse, c’est le fait qu’elles étaient toutes deux filles du peuple, laïques consacrées, éprises de vie mystique en même temps qu’engagées au plus creux des drames vécus par l’Eglise et le inonde de leur temps.

Le Saint-Père voit dans le périple de Jeanne « un bel exemple de sainteté pour les laïcs engagés dans la vie politique, en particulier dans les situations les plus difficiles ».

Dans un procès infecte, la petite bergère a été poursuivie, persécutée et condamnée par deux juges ecclésiastiques appuyés par une clique de théologiens de l’Université de Paris. Ces distingués docteurs, drainés par leur choix politique, n’ont rien vu de bon dans l’étonnant parcours de la jeune Lorraine.

Ils l’ont même, pour se donner raison, soupçonnée de tous les vices. « Ce procès, conclut le Pape, est une page bouleversante de l’histoire de la sainteté et aussi une page éclairante du mystère de l’Église qui, selon les paroles du Concile Vatican II, est à la fois sainte et a toujours besoin de purification».

Certes, il n’est pas rare que la vie des saints donne dans l’extraordinaire. Il faut alors que le biographe résiste à l’attrait du merveilleux et sache rester réaliste. Si le saint comme le héros ne peut être imité en tout, le récit de son aventure spirituelle est souvent très riche de suggestions.

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