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Lettre pastorale à tous les Viateurs canadiens

Dans Lettres pastorales, Viateur par Alain Ambeault c.s.v. le 04/11/2015

Le 18 octobre 2015, le Supérieur général, Alain Ambault c.s.v., rencontrait la communauté Louis Querbes d’Outremont. Il était accompagné des membres du Conseil général : Harry Célestin, vicaire général, André Simon Crozier, secrétaire général, Carlos Ernesto Florez, conseiller. La rencontre mettait un terme à la visite pastorale du Conseil général auprès de toutes les communautés viatoriennes du Canada. Nous reproduisons la lettre ou le message pastoral adressé par le Supérieur général à tous les Viateurs, religieux et associés canadiens le 27 octobre dernier.

Chers frères et sœurs,

Le 18 octobre dernier, dans le cadre d’une célébration anticipée de notre fête patronale, nous avons conclu la visite pastorale du conseil général au Canada. Une célébration nettement viatorienne qui nous a permis de rendre grâce à Dieu, dans la beauté et la fierté, pour notre histoire. Plusieurs Viateurs ont tenu à être présents manifestant ainsi leur solidarité. Au-delà des épreuves qui jalonnent notre route et la fragilité des personnes, nous nous sommes redit que nous formons toujours une belle communauté.

IHSLorsque nous nous retrouvons autour de l’essentiel, Jésus-Christ qui nous appelle et nous envoie en mission, ce don de l’Esprit dont nous sommes les porteurs, le charisme hérité de Querbes, nous rappelle les traits du visage des gens vers qui nous sommes envoyés en mission.

C’est cela vivre le mémorial : puiser à la source et ainsi nous éclairer d’une présence qui nous offre l’à-venir de Dieu. J’entends encore certains me dire : je repars le cœur tellement joyeux! Laissons-nous toucher par l’inépuisable expression de la tendresse de Dieu.

Ces trois semaines de visite nous ont permis de rencontrer le conseil provincial à deux reprises, toutes les communautés locales et les œuvres de la province. À chacune de ces occasions, nous avons favorisé un dialogue franc et honnête afin de bien saisir la réalité de la communauté canadienne. En outre, il nous importait de savoir comment celle-ci est vécue autant de la part des religieux que des associés.

Je tiens à vous remercier pour votre bonne préparation des rencontres que nous avons eues avec vous et de l’honnêteté de vos commentaires. Mes collègues du conseil et moi tenons à vous dire combien nous nous sommes sentis accueillis partout où nous sommes allés; nous avons apprécié votre grande ouverture au questionnement que nous vous avions suggéré. Il ne fait aucun doute dans notre esprit que les Viateurs canadiens ont saisi le sens d’une visite pastorale du conseil général et que celle-ci était attendue.

Que pouvons-nous conclure de cette visite et quel message voulons-nous vous transmettre? Certes, les nombreuses pages de notes prises par chacun des membres du conseil général ont permis d’alimenter le dialogue que nous avons eu avec les membres du conseil provincial, le samedi 17 octobre dernier.

Nous avons abordé avec eux divers points qui avaient été portés à notre attention. Avec un esprit d’ouverture et dans une perspective de responsabilité pastorale partagée, le conseil provincial a pris bonne note de ce que nous avons porté à sa connaissance. Ils sauront y revenir et évaluer les suites à donner.

Le message pastoral que nous désirons maintenant adresser à la communauté des Viateurs du Canada épousera une tout autre forme; nous voulons souligner certaines attitudes qu’il faut maintenir, voire accentuer ou même redécouvrir pour que la communauté demeure fondamentalement forte au cœur d’une réalité qui promet plusieurs soubresauts.

Certaines personnes nous ont partagé leurs craintes, leurs frustrations, leur désespoir; toutes les fragilités que nous connaissons bien en sont la source : âge avancé des Viateurs, peu de relève, craintes par rapport aux poursuites judiciaires, désespérance de certains, mauvaise influence d’autres, etc. Au-delà de certaines attitudes apparentes, nous avons la ferme conviction que jamais une situation de grande épreuve ne se vit sans que le désir de conversion ne nous fasse entrevoir d’ores et déjà la lueur du matin de Pâques.

Notre message se veut simple et convaincu : jamais le Seigneur ne nous entraîne au désert sans nous permettre d’entrevoir la proximité d’une terre nouvelle. Et cette terre nouvelle, c’est ici et maintenant, la nôtre! C’est notre terre lorsque nous acceptons de la voir comme étant le lieu de Dieu.

Notre regard doit changer, se convertir pour saisir que c’est sur cette terre que Dieu nous envoie en porteurs de Bonne Nouvelle. Ce sont nos attitudes qu’il faut changer pour nous remettre en marche et rejoindre celles et ceux d’entre vous qui ne cessent de vous appeler à reprendre la route.

Aller à la périphérie de notre charisme

Les appels du pape François sont percutants; il invite chaque chrétien à se rapprocher des périphéries. Une foi qui se cantonne dans ses récits se ferme au dynamisme créateur du Verbe. Dans sa précieuse exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le Pape nous lance une invitation saisissante : Il est indispensable d’arriver là où se forment les nouveaux récits et paradigmes, d’atteindre avec la Parole de Jésus les éléments centraux les plus profonds de l’âme de la ville (no 74).

Cet appel de l’évêque de Rome, pasteur universel de notre Église, doit nous interpeller à oser la découverte de toutes les dimensions de notre charisme. Son potentiel créateur est réel lorsque nous ne prétendons pas le posséder pour ainsi le laisser nous ressaisir le cœur et nous redire, dans les mots d’ici et d’aujourd’hui, le don de Dieu fait à Querbes il y a plus de 184 ans.

Les porteurs d’un charisme doivent être des passionnés du récit de vie des personnes vers lesquelles ils sont envoyés. C’est la nouvelle du monde qui est le terreau de la Bonne Nouvelle; aller à la périphérie de notre charisme, c’est délaisser le langage et les lieux communs pour oser être à l’écoute de notre mission dans des mots qui nous dérangeront, certes, mais qui nous indiqueront une voie inévitable si nous croyons toujours à la fidélité au charisme de la Congrégation et de la communauté des Viateurs.

Nous sommes des éducateurs, des serviteurs de la Parole. Le père Querbes nous voulait au service de la vie de l’Église pour évangéliser Jésus-Christ et, sous diverses formes, être des catéchètes partout où nous sommes.

Ces éléments fondamentaux de ce que nous avons été et de ce que nous sommes toujours doivent nous rendre porteurs d’un charisme non pas à la façon de propriétaires qui le connaissent et le dominent, mais des passionnés toujours en recherche dont la fidélité indique sans cesse l’horizon infini de ce que Dieu nous promet.

Le charisme, c’est l’âme de la communauté que nous formons; la façon dont nous en parlons traduit notre disposition à prendre véritablement la route pour aller à la rencontre de celles et ceux qui, espérant la venue de passionnés de Dieu, sauront aussi nous en révéler des traits inespérés.

Au-delà de tout, la communion!

C’est avec bonheur que nous avons reçu, partout dans la province, l’expression d’une grande satisfaction, voire d’admiration, par rapport au ministère pastoral assumé par le père Nestor Fils-Aimé, supérieur provincial et son conseil. Les Viateurs apprécient la direction pastorale donnée à la province et la présence assumée par le conseil. Les défis sont énormes et rendent le poids des décisions encore plus lourd.

Les tâches quotidiennes pourraient rendre captifs les membres du conseil provincial, mais leur détermination à se donner des espaces de réflexion sur des enjeux pastoraux majeurs pour notre communauté apporte l’oxygène nécessaire à un leadership adapté. Je félicite le père Nestor et tous les membres de son conseil et les assure de l’appui total du conseil général. Il faut autant d’humilité que de talent pour dire oui à ces responsabilités communautaires; alors les fruits de la grâce qui accompagne ceux qui se dévouent à ce ministère se font sentir avec abondance.

Parlant de grâce, essayons de voir l’unité comme le don de Dieu offert aux femmes et aux hommes qui travaillent à la véritable communion. Au-delà de tout, la communion se veut un appel lancé à tous les Viateurs canadiens, religieux et associés, un questionnement d’abord personnel et, le cas échéant, à un repositionnement communautaire un peu naïvement en apparence!

À la fin des rencontres des communautés locales, j’adressais une question toute simple aux personnes réunies : êtes-vous vraiment heureuses? Au-delà des paroles et même de ce que chacun réalise quotidiennement, seul le bonheur apparent ouvre la grande porte du témoignage : qu’est-ce qui te rend donc si heureux?

Voilà le fondement de ma participation à la communion forte dont la communauté canadienne a besoin. Et ce bonheur s’enracine dans une attitude de dépossession de soi et d’ouverture au « vouloir de Dieu » pour nous et la communauté que nous formons.

Mes sœurs et mes frères, la communauté canadienne aura à s’interroger en profondeur au cours des prochains mois sur des thèmes importants : la communauté viatorienne, notre charisme, la vie consacrée, l’adaptation de nos structures de façon à ce que l’organisation du présent réponde à un certain réalisme et que l’avenir soit possible, l’avenir de nos œuvres, les communautés locales, leurs formes et les décisions inévitables eu égard à la diminution du nombre de religieux, etc.

Je le sais, la liste pourrait s’allonger énormément. Comment faire face à tout cela dans la sérénité et avec un sens profond de solidarité? Comment vivre ces étapes avec les mots de Saint Paul gravés au cœur : l’amour ne passera jamais (Co 13,8).

C’est fondamentalement de cela qu’il s’agit; c’est de cette attitude dont je parle : cet amour profond que nous avons les uns pour les autres, cet attachement à notre histoire aussi imparfaite soit-elle, à nos origines et la foi en l’avenir qui nous est toujours offert par Dieu. Un confrère affirmait avec énergie lors d’une rencontre qu’une seule voie s’offre à nous : la conversion radicale.

Le qualificatif fait peur et peut être contestable, mais il avait raison en ce sens que le retournement du cœur, la metanoïa, a toujours un caractère radica. Elle se caractérise par la rencontre du cœur humain avec celui de son Dieu. La totalité d’un amour qui radicalement nous entraîne à lui.

Votre Supérieur provincial vous lançait récemment l’invitation de vous engager, en hommes et femmes joyeux, dans la réflexion qui vous conduira à l’Assemblée générale de 2016 et du Chapitre général de 2018. Elle ne peut se faire sereinement sans les fruits de l’Esprit dont nous devons sentir les effets en amont comme en aval du processus :

L’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté,
la bienveillance, la fidélité, la douceur, la maîtrise de soi (Gal 5,23-23)

Seulement alors, nous saurons nous rencontrer comme des femmes et des hommes de vérité et de convictions. Au cours de notre visite, nous avons croisé plusieurs personnes passionnées qui, dans diverses conditions et circonstances, rayonnent de la joie profonde d’être au service de notre mission.

Permettons à notre cœur de s’imbiber de ces fruits de l’Esprit et laissons de côté notre obsession à vouloir convaincre les autres pour entrer librement et sereinement dans un dialogue constructeur d’une nouvelle communion entre les Viateurs du Canada. Voilà la part qui nous est demandée pour que la grâce de l’unité s’enracine profondément au cœur de la communauté que nous formons.

Lorsque j’assumais la présidence de la Conférence religieuse canadienne, j’ai eu la chance de prendre part à un colloque avec les deux conférences des religieux et religieuses américains LCWR et CMSM. Le père Abbé, Thomas Keating, cistercien américain, nous a offert une réflexion très enrichissante à propos du dialogue. Il affirmait que prétendre être disposé au dialogue avec une autre personne, c’est avoir la conviction qu’il faut aller jusqu’au bout de l’expression des idées de l’autre avant d’oser interrompre le mouvement par le premier « mais ».

Dialoguer, c’est d’abord exprimer la nécessité de l’autre dans sa propre recherche de vérité. Voilà le merveilleux et exigeant défi qui interpelle l’ensemble de notre congrégation et de la communauté viatorienne : entrer dans un processus qui appelle autant le courage de l’écoute que celui de sa propre expression et qui permette un devenir commun.

Les voies de Dieu sont insondables et ne sont accessibles qu’aux personnes qui savent aimer vraiment, c’est-à-dire laisser à chacun l’espace nécessaire pour exister et exprimer le mystère de Dieu en lui. La fidélité à ce que nous sommes ne peut faire fi de ce parcours de la rencontre réelle des frères et sœurs qui nous sont donnés.

Nous sommes appelés à dialoguer de nouveau, non pas dans cet antagonisme néfaste des gagnants et des perdants, des convaincus et des autres à convaincre, mais dans une dynamique de recherche de consensus, de discernement qui laisse respectueusement la parole à tous et assure une écoute attentive.

Animés par l’Esprit, ses fruits se feront assurément sentir. Le confrère auquel je faisais référence plus haut avait raison de parler de conversion radicale!

Un projet rassembleur

Certes, plusieurs sujets pourraient être abordés dans cette lettre : la relance de notre mission, la pastorale des vocations, la qualité de la vie communautaire, la spiritualité, la visibilité viatorienne dans nos œuvres, etc. Volontairement, je ne prolonge pas la liste, car je crois qu’une première étape est essentielle : il faut que les Viateurs canadiens recréent le tissu relationnel entre eux.

L’isolement existe dans nos maisons autant qu’entre les artisans de notre mission. On ne peut parler de pastorale vocationelle ou de tout autre sujet si on ne trouve pas le moyen de retisser le tissu de base de la communauté que nous formons. Nous avons exprimé au conseil provincial cette souffrance confiée par plusieurs, mais il n’en dépend pas que de lui.

Ayons le courage de lancer des appels, de proposer des moments et des formes de rencontre adaptées à ce que nous vivons. Gardons nos portes ouvertes et mettons-nous en état de veille, c’est-à-dire demeurons créatifs parce que nous savons que nous partageons une passion commune : l’annonce de Jésus-Christ à la façon des Viateurs. La force d’une communauté c’est de voir ses membres se serrer les coudes lors des événements importants; à nous de retrouver la voie de la proximité et de la solidarité à toute épreuve.

Certains nous ont dit qu’il manque dans la province canadienne un projet commun rassembleur. Aucune idée, si brillante soit-elle, n’aura de suite si d’abord les Viateurs ne retrouvent pas ces carrefours nécessaires pour qu’ils puissent s’entendre raconter ce qu’ils vivent et font, et que le goût de reprendre la route, dans leurs missions respectives ou sur de nouveaux sentiers consensuels, les remette en marche.

Mes sœurs et frères, comme je l’ai souligné dans les communautés locales et lors de la célébration de la Saint-Viateur, ne laissons aucun événement, aucune circonstance et aucune personne, quelle qu’elle soit, porter ombrage à la joie profonde qui doit nous habiter.

La générosité des religieux et des associés est grande; il faut l’encourager et la soutenir non seulement par une prière fervente, mais aussi par une charité fraternelle qui doit oser rappeler à l’ordre les personnes qui s’en éloignent.

En terminant cette lettre, je veux redire l’importance de la visite pastorale que nous venons de conclure au Canada. Si l’avenir peut sembler plus prometteur ailleurs, dans certaines fondations notamment, il est bel et bien promis à tous et partout. Il faut garder le cœur et les mains ouverts. Notre situation sociale, culturelle et religieuse a radicalement changé, certes, mais il faut s’interroger : nos attentes, sont-elles demeurées les mêmes?

Nous épousons de nouveau une situation apparentée aux premiers temps de l’Église dans le sens où l’engagement chrétien, quel qu’il soit, doit se redéfinir dans un caractère de minorité, de rareté et de controverse. En cela, le Québec vit une métamorphose décapante. C’est ce caractère minoritaire qui permettra à la vie consacrée, entre autres formes d’engagement, de se redéfinir dans la société d’aujourd’hui, nettoyant ainsi notre paysage religieux de ce qui voudrait bien persister et qui n’a plus sa raison d’être.

Le défi des frontières là où nos choix collectifs créent des laissés-pour-compte doit nous redonner le goût de l’engagement au nom des conseils évangéliques. Cet appel aux frontières lancé énergiquement par notre Pape doit d’abord nous inciter, permettez-moi d’insister, à découvrir les frontières de notre charisme.

La liberté du chrétien du religieux, du Viateur bien sûr vient de sa disposition à se déposséder de ses certitudes pour s’ouvrir au « viens et suis-moi » qui nous rend disponibles à l’à-venir de Dieu.

Mes sœurs et frères du Canada, vous aurez remarqué que j’ai souvent utilisé le « nous » au cours de cette lettre; je ne peux tout simplement ne pas me sentir profondément interpellé par la réalité de la province canadienne. C’est d’ailleurs la clé du succès d’une visite pastorale que de conclure en se sentant partie prenante de la communauté que nous visitons.

Le père Harry, le frère Carlos Ernesto, le frère Luis et le père André signent avec moi cette lettre en épousant ce « nous » qui vous sentant partie prenante de la communauté que nous visitons.

Nos remerciements pour votre accueil et votre ouverture et soyez assurés de notre attention de tout instant.

Que le père Querbes veille sur cette communauté canadienne qu’il aurait tant aimé visiter à ses premières heures d’existence.

Alain Ambeault, c.s.v.
Supérieur général
Vourles, le 27 octobre 2015

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